Idées

Peut-on réguler l’IA comme les monopoles américains et chinois du numérique ?

L’Europe a longtemps attendu que Google domine la recherche et que Meta ou TikTok deviennent incontournables avant de renforcer leur régulation. Avec l’intelligence artificielle, elle dispose peut-être d’une occasion différente : intervenir avant que le marché ne se referme autour de quelques acteurs. Encore faut-il comprendre que l’IA n’est pas une plateforme unique, mais un empilement de puces, de cloud, de modèles, de données et de services qu’il faudra réguler sans étouffer ceux qui tentent encore d’y entrer.

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La rédaction du Ruisseau

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7 min de lecture

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Illustration générée par IA, Le Ruisseau

Avec Google et les réseaux sociaux, la régulation est arrivée après le monopole

L’histoire des grandes plateformes numériques constitue un avertissement.

Google Search représente toujours plus de 90 % des recherches en Europe, une position acquise depuis des décennies. Ce n’est qu’après l’installation durable de cette domination que l’Union européenne a créé le Digital Markets Act (DMA), conçu pour imposer des obligations spécifiques aux plateformes devenues des « contrôleurs d’accès ».

En juillet 2026, la Commission a encore infligé 890 millions d’euros d’amendes à Google pour deux violations du DMA, notamment pour avoir favorisé ses propres services dans les résultats de recherche.

Aux États-Unis, la procédure antitrust contre Google illustre la même lenteur. Après une plainte déposée en 2020 et une décision reconnaissant son monopole en 2024, la justice américaine a finalement imposé en 2025 des restrictions sur certains contrats d’exclusivité ainsi que le partage de données avec des concurrents.

La régulation est donc possible. Mais intervenir lorsque l’effet de réseau, les habitudes des utilisateurs et les infrastructures sont déjà installés rend la tâche considérablement plus difficile.

Avec l’IA, l’enjeu serait précisément de ne pas attendre ce stade.

L’IA concentre déjà plusieurs formes de pouvoir

Le marché est encore beaucoup plus ouvert que celui de la recherche en ligne. OpenAI, Google, Anthropic, Meta, Mistral, Alibaba, DeepSeek ou Moonshot développent des modèles différents et de nouveaux concurrents continuent d’apparaître.

L’OCDE observait encore en 2025 une baisse des prix corrigés de la qualité et une augmentation du nombre de modèles disponibles, signes d’un marché dynamique. Mais elle identifiait simultanément trois goulets d’étranglement susceptibles de réduire cette concurrence : les données, la puissance de calcul et les compétences spécialisées.

Une étude publiée par l’organisation en juillet 2026 apporte une nuance supplémentaire. L’écosystème des start-up reste dynamique et attire beaucoup de capitaux, mais celles-ci sont régulièrement rachetées par de grands acteurs. La concentration de l’innovation en IA est par ailleurs associée à une concentration plus importante des ventes.

Le danger n’est donc pas nécessairement qu’un unique chatbot écrase tous les autres.

Il est qu’un petit nombre d’entreprises contrôle progressivement plusieurs étages à la fois : le cloud qui entraîne les modèles, les processeurs qui les font fonctionner, les données utilisées pour les améliorer, les modèles eux-mêmes et les plateformes permettant ensuite de les distribuer.

Le prochain monopole pourrait être invisible pour l’utilisateur

Dans les réseaux sociaux, la domination est relativement facile à observer : les utilisateurs sont massivement concentrés sur quelques plateformes.

Dans l’IA, elle pourrait être beaucoup moins visible.

Une application européenne peut utiliser son propre nom et sa propre interface tout en reposant sur un modèle américain hébergé chez un hyperscaler américain. Plusieurs centaines de services apparemment concurrents peuvent donc dépendre de la même infrastructure.

C’est pourquoi l’OCDE insiste sur la concentration du cloud et des capacités de calcul. Les coûts fixes considérables, les économies d’échelle et la difficulté de changer de fournisseur peuvent créer des barrières élevées pour les nouveaux entrants.

Bruxelles a commencé à s’intéresser précisément à ce niveau de la chaîne. En juin 2026, la Commission a estimé à titre préliminaire qu’AWS et Microsoft Azure devraient être considérés comme des contrôleurs d’accès au titre du DMA. Elle souligne notamment que leurs outils d’IA, leurs partenariats et les coûts élevés de changement de fournisseur renforcent leur position dans le cloud européen.

La future bataille de la concurrence pourrait donc se jouer autant dans les centres de données que dans les chatbots.

L’AI Act ne règle pas le problème des monopoles

Une confusion est fréquente : l’Europe possède désormais un AI Act, donc l’intelligence artificielle serait déjà fortement régulée.

Mais l’AI Act et le droit de la concurrence n’ont pas la même fonction.

Le premier encadre principalement les risques liés aux systèmes d’IA : transparence, documentation, droit d’auteur, sécurité ou obligations supplémentaires pour certains modèles à usage général présentant des risques systémiques. Les principales obligations concernant ces modèles ont commencé à s’appliquer le 2 août 2025.

Il ne vise pas directement à empêcher une entreprise de contrôler 80 ou 90 % d’un marché.

Pour cela, l’Europe dispose du droit classique de la concurrence et surtout du DMA, dont le principe est précisément d’intervenir plus tôt auprès des entreprises devenues des passages obligés.

La Commission considère désormais explicitement l’IA comme une priorité du DMA. Son examen du texte en 2026 identifie cinq sujets majeurs : interopérabilité, favoritisme envers ses propres services, accès aux données, dépendance au cloud et coordination entre les différents instruments réglementaires.

Réguler avant que les utilisateurs ne soient enfermés

L’un des enseignements de Google est que le véritable pouvoir d’une plateforme ne vient pas uniquement de la qualité de son produit.

Il vient aussi de sa capacité à devenir le choix par défaut.

Google a longtemps bénéficié de contrats faisant de son moteur le service prédéfini sur des milliards d'appareils. Ce type de mécanisme est particulièrement important pour l’IA : demain, l’assistant intégré par défaut à un smartphone, un ordinateur ou une suite bureautique pourrait bénéficier d’un avantage considérable sur tous ses concurrents.

La régulation peut agir précisément ici.

Elle peut imposer la possibilité de changer facilement d’assistant, garantir un accès équitable aux systèmes d’exploitation, empêcher qu’un acteur favorise systématiquement son propre modèle ou obliger certaines plateformes dominantes à ouvrir des données essentielles.

En juillet 2026, Bruxelles a par exemple arrêté des mesures obligeant Google à faciliter l’accès de moteurs concurrents à certaines données de recherche. Les chatbots dotés de fonctionnalités de recherche peuvent eux aussi être éligibles à cet accès.

C’est une différence majeure avec les précédentes révolutions numériques : certains outils existent désormais avant que la domination ne soit totalement installée.

Il faudra aussi surveiller les alliances entre géants et start-up

La concurrence dans l’IA ne passe pas uniquement par les acquisitions classiques.

Les grands groupes peuvent investir plusieurs milliards dans une entreprise tout en lui fournissant le cloud et la puissance de calcul nécessaires à son activité. Une start-up reste alors juridiquement indépendante tout en devenant fortement dépendante d’un acteur déjà dominant.

Ces alliances ne sont pas automatiquement anticoncurrentielles. Elles permettent également à de jeunes entreprises d’accéder à des infrastructures extrêmement coûteuses.

Mais leur accumulation peut progressivement diviser le marché en quelques écosystèmes verticaux : un fournisseur de cloud, ses modèles partenaires, ses outils professionnels et ses canaux de distribution.

La politique de concurrence devra donc examiner les acquisitions, mais aussi les investissements, les exclusivités et les conditions d’accès aux infrastructures critiques.

Attendre qu’un acteur possède officiellement tous ses partenaires pourrait signifier intervenir trop tard.

Le risque inverse : protéger les géants en voulant les réguler

Il existe pourtant une difficulté majeure.

Une réglementation trop lourde peut produire exactement l’effet opposé à celui recherché.

Une entreprise comme Google, Microsoft ou Meta peut supporter plusieurs millions d’euros de coûts juridiques et de conformité. Une start-up européenne de vingt personnes beaucoup moins.

Appliquer indistinctement les mêmes obligations à tous les développeurs peut donc consolider les acteurs déjà dominants.

La régulation de l’IA doit pour cette raison distinguer le risque technologique de la puissance économique.

Un système présentant un risque important peut nécessiter des obligations de sécurité. Mais les contraintes destinées à protéger la concurrence devraient principalement viser les entreprises capables de verrouiller un marché : contrôle d’une infrastructure essentielle, capacité à imposer un service par défaut, pratiques d’exclusivité ou dépendance massive des entreprises clientes.

Réguler efficacement l’IA ne signifie pas réglementer davantage chaque entreprise d’IA.

Cela signifie intervenir davantage là où le pouvoir se concentre.

L’Europe peut réguler son marché, pas l’IA mondiale à elle seule

Reste une limite fondamentale.

Une entreprise américaine ou chinoise peut développer son modèle en dehors de l’Union européenne. Bruxelles ne peut pas décider seule de la manière dont toute l’industrie mondiale doit fonctionner.

Elle dispose toutefois d’un levier considérable : l’accès au marché européen.

Comme avec le RGPD ou le DMA, l’Union peut imposer certaines conditions aux entreprises souhaitant proposer leurs services à des centaines de millions de consommateurs et d’entreprises européens.

Mais plus les règles divergent entre l’Europe, les États-Unis et la Chine, plus leur application devient complexe. L’IA est une industrie mondiale dans laquelle les modèles, les données, les processeurs et les centres de données traversent les frontières.

La régulation sera donc possible, mais elle devra être à la fois européenne et internationale.

Cette fois, la régulation peut arriver avant le monopole

Les moteurs de recherche et les réseaux sociaux ont montré que démanteler un avantage devenu structurel est extrêmement difficile.

L’IA offre encore une fenêtre différente.

Le marché des modèles évolue rapidement, les prix baissent et de nouveaux acteurs apparaissent. Aucun service n’a encore atteint partout la position quasi incontestable que Google occupe dans la recherche.

Mais les signes de concentration existent déjà dans les couches qui rendent l’IA possible : cloud, calcul, données et distribution.

L’erreur serait donc d’attendre de savoir quel chatbot deviendra le prochain Google avant d’agir.

La bonne question est plutôt de savoir si les règles peuvent empêcher qu’un acteur contrôle simultanément l’infrastructure, le modèle et l’accès aux utilisateurs.

La régulation ne garantira jamais qu’aucune entreprise ne devienne extrêmement puissante. Elle peut en revanche préserver quelque chose d’essentiel : la possibilité pour un concurrent d’entrer sur le marché et pour un utilisateur de partir.

C’est peut-être là que se joue, avant même la sécurité des modèles, la première grande bataille politique de l’intelligence artificielle.

Sources :

  • OCDE, travaux 2025-2026 sur la concurrence dans les marchés et infrastructures de l’intelligence artificielle.

  • Commission européenne, bilan 2026 du Digital Markets Act et travaux consacrés à l’IA et au cloud.

  • Commission européenne, obligations applicables aux modèles d’IA à usage général au titre de l’AI Act.

  • Department of Justice américain, procédure antitrust et mesures imposées à Google dans la recherche.

À RETENIR

Le débat en trois points

La régulation de l’IA est possible, mais elle doit intervenir avant que les effets de réseau, le cloud et les services par défaut ne rendent quelques acteurs incontournables.

L’AI Act encadre surtout les risques liés à l’IA ; la lutte contre les monopoles repose davantage sur le droit de la concurrence et le Digital Markets Act.

Une réglementation efficace doit cibler les positions dominantes sans imposer aux petites entreprises des contraintes qui renforceraient paradoxalement les géants.

Sujets :

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