
Idées
En quoi consiste l’humanité propre à l’homme ?
L’intelligence, le langage, les émotions, la fabrication d’outils ou même certaines formes de culture ne sont plus considérés comme exclusivement humains. Pourtant, aucune autre espèce connue n’a construit des États, écrit des constitutions, composé des symphonies ou accumulé des connaissances scientifiques sur des millénaires. Ce qui définit l’humanité tient peut-être moins à une faculté unique qu’à une combinaison exceptionnelle : nous sommes des êtres capables de vivre dans un monde biologique tout en construisant collectivement un monde de symboles, de règles et de significations.
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La rédaction du Ruisseau

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Illustration générée par IA, Le Ruisseau
Chercher une faculté exclusivement humaine devient de plus en plus difficile
Pendant longtemps, la frontière semblait claire.
L’homme était l’animal qui raisonne, fabrique des outils, possède une culture, communique, anticipe l’avenir ou se reconnaît lui-même.
Les découvertes en éthologie ont progressivement fragilisé presque chacune de ces frontières. Les chimpanzés utilisent des outils. Des oiseaux résolvent des problèmes complexes. De nombreuses espèces transmettent des comportements appris. Certaines manifestent des capacités de planification ou des formes de reconnaissance de soi.
La Déclaration de New York sur la conscience animale, publiée en 2024 et soutenue par des centaines de chercheurs, estime même qu’il existe un solide soutien scientifique à l’existence d’expériences conscientes chez les autres mammifères et les oiseaux, ainsi qu’une possibilité réaliste chez de nombreux autres vertébrés et invertébrés.
L’humanité ne peut donc plus être définie simplement par l’idée que nous serions les seuls êtres à ressentir, apprendre ou résoudre des problèmes.
Ce qui nous distingue semble davantage résider dans l’échelle et surtout la combinaison de nos capacités.
Le langage : raconter ce qui n’existe pas encore
Le langage humain constitue une première particularité majeure.
Les animaux communiquent abondamment. Ils peuvent signaler un danger, indiquer une nourriture ou transmettre certaines informations sociales. Mais le langage humain possède une souplesse exceptionnelle : avec un nombre fini de mots et de règles, nous pouvons produire une quantité pratiquement illimitée de significations.
Nous pouvons parler d’un événement survenu il y a trois mille ans, imaginer celui qui pourrait se produire dans cent ans ou débattre d’une entité qui n’existe peut-être pas.
Le langage ne sert ainsi pas seulement à décrire le réel. Il permet de fabriquer des réalités partagées.
Une frontière, une entreprise, un contrat ou une monnaie n’existent pas de la même manière qu’une montagne. Leur existence repose en partie sur un accord collectif entretenu par des symboles et des institutions.
La Stanford Encyclopedia of Philosophy souligne combien le langage structure la communication humaine, mais aussi la pensée et la transmission culturelle entre générations.
Cette capacité à transformer une idée abstraite en réalité sociale constitue probablement l’une des forces les plus particulières de notre espèce.
Notre intelligence est surtout collective
L’être humain pris individuellement est beaucoup moins impressionnant que la civilisation qu’il produit.
Aucun humain ne saurait fabriquer seul un ordinateur moderne depuis l’extraction des minerais jusqu’au développement du système d’exploitation. Aucun médecin contemporain ne pourrait redécouvrir individuellement plusieurs siècles de connaissances médicales.
Nous naissons dans un monde déjà rempli de savoirs accumulés.
Cette culture cumulative a longtemps été considérée comme l’une des grandes singularités humaines : une génération conserve les innovations précédentes puis en ajoute de nouvelles, créant un effet de « cliquet » qui empêche une partie des connaissances de disparaître.
Des travaux plus récents invitent toutefois à nuancer l’idée que toute forme de culture cumulative serait exclusivement humaine. Une analyse publiée dans Nature Human Behaviour en 2025 propose plutôt de voir la spécificité humaine dans le caractère extraordinairement ouvert de notre culture : elle peut évoluer dans pratiquement toutes les directions, des mathématiques à la musique, du droit à l'astronautique.
Le propre de l’homme ne serait donc pas seulement d’apprendre des autres.
Il serait de pouvoir hériter d’un monde intellectuel qu’aucun individu n’aurait pu construire seul, puis de le modifier à son tour.
Nous coopérons avec des inconnus autour d’idées abstraites
Cette accumulation serait impossible sans une autre capacité : la coopération.
De nombreux animaux coopèrent. Mais les humains peuvent coordonner durablement des milliers, des millions, voire des milliards d’individus qui ne se connaissent pas.
Nous travaillons pour des organisations, respectons des règles publiques, payons avec la même monnaie et participons à des institutions composées presque entièrement d’inconnus.
Les recherches de Michael Tomasello et d’autres chercheurs accordent une place importante à l’intentionnalité partagée : la capacité à comprendre que plusieurs individus poursuivent ensemble un objectif, partagent certaines attentes et peuvent se donner mutuellement des raisons d’agir. Cette coopération aurait joué un rôle majeur dans le développement de la culture humaine.
Nous ne vivons donc pas simplement à côté des autres.
Nous construisons avec eux des règles qui continuent d’exister même lorsque ceux qui les ont inventées disparaissent.
C’est ainsi que naissent écoles, tribunaux, entreprises, États ou sciences.
L’être humain ne se contente pas d’agir : il se demande s’il doit agir
Une autre dimension apparaît avec la morale.
Les animaux peuvent manifester entraide, attachement, réciprocité ou comportements sociaux complexes. Mais les humains ont poussé beaucoup plus loin la capacité à transformer ces comportements en principes explicites.
Nous pouvons demander non seulement : « Que vais-je faire ? », mais « Qu’est-ce que je devrais faire ? ».
Puis nous pouvons argumenter.
Une société peut condamner une pratique autrefois considérée comme normale, étendre progressivement des droits à de nouveaux groupes ou élaborer des règles visant à protéger des individus que ses membres ne rencontreront jamais.
La philosophie parle ici d’agentivité morale : la capacité à délibérer sur des raisons, des valeurs et la responsabilité de ses actes. La question de savoir si cette capacité est absolument réservée à l'être humain reste philosophiquement ouverte, mais les technologies d’IA actuelles ne sont généralement pas considérées comme moralement responsables de leurs décisions au même titre que les personnes.
Cette dimension est importante : être humain ne signifie pas seulement pouvoir agir sur le monde.
Cela signifie aussi pouvoir considérer que certaines actions sont interdites même lorsqu’elles seraient avantageuses.
L’humanité existe aussi dans nos contradictions
Chercher ce qui est propre à l’homme ne revient toutefois pas à dresser uniquement la liste de ses qualités.
La même intelligence qui permet de soigner peut permettre de tuer. La coopération peut produire une démocratie comme une guerre organisée. La technologie peut libérer du travail pénible ou accroître notre capacité de destruction.
L’humain est capable d’empathie et de cruauté, de sacrifice et d’égoïsme, de recherche désintéressée et d’exploitation.
C’est peut-être une autre particularité essentielle : nous pouvons observer ces contradictions et les transformer elles-mêmes en objets de réflexion.
Nous écrivons des romans sur nos comportements, construisons des philosophies pour les juger et créons des institutions destinées à limiter nos propres excès.
Notre civilisation constitue en partie une tentative permanente de nous gouverner nous-mêmes.
Nous savons que nous allons mourir
La conscience de notre propre finitude donne enfin une dimension particulière à l’existence humaine.
D’autres animaux peuvent réagir à la mort et certains manifestent des comportements complexes face à leurs congénères décédés. Mais les sociétés humaines ont bâti autour de la mortalité des religions, philosophies, monuments, rites funéraires et récits transmis pendant des millénaires.
Nous pouvons imaginer un monde où nous n’existerons plus.
Cette capacité transforme notre rapport au présent. Nous construisons pour nos enfants, écrivons pour des lecteurs futurs, conservons les œuvres des morts et cherchons à laisser une trace après notre disparition.
Une partie considérable de la culture humaine peut ainsi être comprise comme une réponse au temps.
L’individu sait qu’il disparaîtra ; la culture lui permet de transmettre quelque chose qui peut lui survivre.
L’intelligence artificielle oblige à reformuler la question
L’apparition de systèmes capables d’écrire, de traduire, de programmer ou de produire des images fragilise une nouvelle frontière.
Pendant longtemps, certaines productions intellectuelles semblaient intrinsèquement humaines parce qu’elles nécessitaient le langage et le raisonnement. Elles peuvent désormais être partiellement automatisées.
Cela signifie-t-il que l’IA devient humaine ?
Pas nécessairement.
Produire un texte ressemblant à une argumentation ne suffit pas à démontrer une expérience consciente, une responsabilité morale ou une existence vécue. La philosophie de l’IA contemporaine distingue précisément la capacité fonctionnelle d'un système à accomplir une tâche de la question beaucoup plus difficile de savoir s’il possède véritablement des valeurs, une conscience ou un statut de personne.
Mais l’IA nous oblige à abandonner une définition confortable de l’humanité fondée uniquement sur la performance intellectuelle.
Si une machine peut battre un humain aux échecs, écrire du code et réussir certains examens, l’intelligence seule ne suffit plus à définir ce que nous sommes.
Il n’existe probablement pas un « propre de l’homme », mais une architecture humaine
La réponse la plus solide est donc peut-être qu’aucune propriété unique ne définit entièrement l’humanité.
Même le concept de « nature humaine » reste fortement discuté en philosophie, notamment parce que notre espèce est elle-même le produit de l’évolution et que ses comportements sont profondément façonnés par la culture.
Ce qui apparaît exceptionnel est plutôt l’assemblage.
Nous sommes des organismes biologiques capables de conscience, de langage symbolique, de coopération massive, de transmission cumulative, de réflexion morale et d’interrogation sur notre propre existence.
Mais surtout, nous transformons continuellement ce que nous sommes.
Un enfant né aujourd’hui possède presque le même patrimoine biologique qu’un humain d’il y a plusieurs millénaires, mais il grandit dans un monde intellectuel, technologique et moral radicalement différent.
L’humanité est donc peut-être moins une essence figée qu’une capacité à construire collectivement un monde qui dépasse chaque individu, puis à nous reconstruire nous-mêmes à travers lui.
C’est ce qui rend la question particulièrement importante à l’âge de l’intelligence artificielle.
Si les machines finissent par partager certaines de nos capacités intellectuelles, nous devrons probablement cesser de définir l’homme par ce qu’aucune machine ne sait encore faire.
Et revenir à une question plus profonde : non pas seulement ce dont nous sommes capables, mais ce que nous choisissons de faire de nos capacités.
Sources :
Stanford Encyclopedia of Philosophy, travaux sur la nature humaine, le langage, la responsabilité morale et l’intelligence artificielle.
Morgan & Feldman, Human culture is uniquely open-ended rather than uniquely cumulative, Nature Human Behaviour, 2025.
Tomasello et al., recherches sur l’intentionnalité partagée, la coopération et l’évolution culturelle humaine.
New York Declaration on Animal Consciousness, 2024, travaux sur les connaissances contemporaines relatives à la conscience animale.
À RETENIR
Le débat en trois points
Aucune faculté simple (intelligence, émotion, outil ou culture) ne suffit aujourd’hui à séparer absolument l’être humain du reste du vivant.
La singularité humaine semble davantage résider dans la combinaison du langage symbolique, de la coopération massive, de la culture ouverte et cumulative et de la réflexion morale.
À mesure que l’IA reproduit certaines performances intellectuelles humaines, notre humanité pourrait se définir moins par ce que nous savons faire que par notre capacité à donner collectivement du sens et des règles à ce que nous faisons.
Sujets :
culture cumulative
intelligence artificielle
nature humaine
humanité
conscience
L’AUTEUR
La rédaction du Ruisseau
La rédaction du Ruisseau analyse l’essor de l’intelligence artificielle générative et ses effets concrets sur le travail, les entreprises et la création.
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