
Idées
Au nom de notre souveraineté, devons-nous exploiter nous-mêmes les centres de données européens qui consomment notre électricité ?
L’Europe veut attirer massivement les centres de données nécessaires au cloud et à l’intelligence artificielle. Mais une contradiction apparaît : faut-il mobiliser notre électricité, nos terrains et nos réseaux pour construire des infrastructures contrôlées principalement par des entreprises étrangères ? Derrière la localisation des serveurs se pose une question plus fondamentale : héberger le numérique en Europe suffit-il à garantir notre souveraineté ?
Par
La rédaction du Ruisseau

Publié le
Une nouvelle industrie extrêmement gourmande en électricité
La course mondiale à l’intelligence artificielle est aussi devenue une course à l’énergie.
Pour entraîner puis faire fonctionner les modèles, les entreprises technologiques construisent des centres de données toujours plus puissants. Serveurs, processeurs spécialisés et systèmes de refroidissement doivent être alimentés en permanence.
La France est particulièrement attractive. Son réseau électrique est robuste et sa production est très largement décarbonée : selon RTE, plus de 95 % de l’électricité produite en France en 2025 était bas-carbone. Le pays dispose également, à court terme, d’une production supérieure à sa consommation.
Cette situation attire naturellement les investisseurs internationaux. Au sommet Choose France de juin 2026, le japonais SoftBank a par exemple annoncé un projet pouvant atteindre 45 milliards d’euros pour trois centres de données dans les Hauts-de-France, représentant à terme 3,1 GW de capacité.
Pour la France et l’Europe, l’opportunité est considérable. Mais elle oblige à poser une question rarement formulée : qui doit bénéficier prioritairement d’une électricité devenue stratégique ?
Une ressource européenne pour des infrastructures étrangères ?
La question serait secondaire si les infrastructures numériques européennes étaient majoritairement contrôlées par des entreprises européennes.
Ce n’est pas le cas.
Une étude publiée par le Parlement européen en 2025 estime qu’AWS, Microsoft Azure et Google Cloud représentent ensemble environ 70 % du marché européen des infrastructures cloud. Les fournisseurs européens restent très minoritaires.
La situation crée un paradoxe.
L’Europe fournit le terrain, le raccordement électrique, l’accès aux réseaux de télécommunication et parfois un environnement réglementaire ou fiscal favorable. Pourtant, une partie importante de la valeur créée par les services fonctionnant dans ces infrastructures revient à des groupes américains.
Un centre de données situé à Paris, Francfort ou Amsterdam ne devient donc pas automatiquement « souverain » parce que ses serveurs se trouvent physiquement en Europe.
La souveraineté dépend également de celui qui possède l’infrastructure, contrôle les logiciels, administre les données, maîtrise les technologies utilisées et décide des conditions commerciales d’accès.
Héberger les données en Europe ne suffit pas
La question est particulièrement sensible pour les données stratégiques.
La CNIL rappelle qu’une entreprise européenne faisant appel à un fournisseur dont la société mère est soumise à une législation étrangère peut rester exposée à certaines demandes d’accès provenant de ce pays, y compris lorsque les données sont physiquement hébergées dans l’Union européenne.
Pour les données les plus sensibles, elle recommande ainsi de recourir à des fournisseurs exclusivement soumis au droit européen et bénéficiant d’un niveau de protection approprié, comme celui recherché en France avec la qualification SecNumCloud.
Autrement dit, la localisation et la souveraineté ne sont pas synonymes.
Un centre de données américain construit en France améliore la localisation physique des infrastructures et contribue à l’économie française. Mais il ne résout pas nécessairement la dépendance technologique vis-à-vis de son opérateur.
Cette distinction devient cruciale à mesure que le cloud et l’IA deviennent indispensables au fonctionnement des administrations, des hôpitaux, des entreprises industrielles ou des infrastructures critiques.
Faut-il alors réserver nos centres de données aux Européens ?
La réponse n’est pourtant pas aussi simple.
Refuser les investissements étrangers présenterait également un coût considérable.
Construire les infrastructures nécessaires à l’intelligence artificielle nécessite des dizaines de milliards d’euros. Les entreprises américaines et asiatiques disposent aujourd’hui de capitaux, de technologies et de clients permettant de financer rapidement ces projets.
Leur implantation en Europe permet également de réduire la distance entre les utilisateurs et les serveurs, de créer des emplois, de générer des recettes fiscales et d’accélérer la construction d’infrastructures numériques dont les entreprises européennes ont elles-mêmes besoin.
La Direction générale des Entreprises considère ainsi les centres de données comme un facteur d’attractivité et de développement territorial, capable d’attirer d’autres entreprises technologiques et de participer à la reconversion de certains sites industriels.
La France dispose en outre d’une marge énergétique qui rend leur développement possible. RTE estime que la consommation des centres de données pourrait atteindre 15 à 20 TWh en 2030 puis 23 à 28 TWh en 2035, soit environ 4 % de la consommation électrique française à cette échéance.
Le choix n’est donc pas nécessairement entre accueillir les hyperscalers étrangers ou préserver notre électricité. Il consiste davantage à déterminer dans quelles conditions nous acceptons de leur fournir cette ressource.
L’électricité pourrait devenir un outil de politique industrielle
C’est peut-être ici que le débat sur la souveraineté change de nature.
Pendant des décennies, disposer d’une électricité abondante et compétitive constituait principalement un avantage pour l’industrie lourde. Avec l’IA, elle devient également un avantage numérique.
Un mégawatt disponible pour un centre de données est une ressource qui ne pourra pas simultanément alimenter une usine, produire de l’hydrogène ou électrifier un autre usage industriel au même endroit et au même moment.
La question de l’allocation devient donc légitime.
L’Europe pourrait conditionner certains avantages — accès prioritaire au réseau, terrains publics, procédures accélérées ou soutien financier — à des contreparties : efficacité énergétique, réutilisation de la chaleur, investissements locaux, accès à la puissance de calcul pour les entreprises européennes ou garanties renforcées de souveraineté.
Il ne s’agirait plus simplement d’attirer un maximum de centres de données, mais de sélectionner ceux qui apportent le plus de valeur stratégique au territoire.
Bruxelles commence à changer de doctrine
Cette interrogation est désormais présente dans la politique européenne.
En juin 2026, la Commission a proposé le Cloud and AI Development Act, avec l’objectif de multiplier au moins par trois la capacité des centres de données européens au cours des cinq à sept prochaines années.
Mais le texte ne porte plus uniquement sur la quantité d’infrastructures. Il prévoit également un cadre européen permettant d’évaluer leur niveau de souveraineté. La Commission reconnaît explicitement qu’une dépendance excessive à des fournisseurs de pays tiers représente un risque pour l’autonomie et la résilience numériques européennes.
L’approche est intéressante : l’Europe ne propose pas de fermer son marché aux entreprises étrangères, mais de distinguer plusieurs niveaux.
Un service peut ainsi être hébergé dans l’Union sans être pleinement souverain. À un niveau supérieur, le fournisseur doit démontrer davantage d’indépendance vis-à-vis des pays tiers. Pour les besoins les plus critiques, des critères de contrôle et de propriété européenne peuvent devenir déterminants.
Cette gradation est probablement plus réaliste qu’un principe de nationalité appliqué indistinctement à tous les centres de données.
Construire des champions européens reste indispensable
Encadrer les acteurs étrangers ne réglera toutefois qu’une partie du problème.
Si AWS, Microsoft et Google dominent aujourd’hui le cloud européen, c’est aussi parce que l’Europe n’a pas construit suffisamment d’acteurs capables d’atteindre leur échelle.
Vouloir réserver demain davantage de capacités énergétiques aux entreprises européennes sans leur donner parallèlement accès au capital, aux processeurs et aux marchés nécessaires à leur développement ne suffirait pas.
Des groupes comme OVHcloud, Deutsche Telekom ou Scaleway existent. Des projets de cloud souverain et les futures infrastructures européennes d’IA tentent également de réduire le fossé. Mais la différence de taille avec les hyperscalers reste considérable.
La souveraineté exige donc deux politiques simultanées : contrôler les dépendances étrangères là où elles deviennent dangereuses et construire des alternatives européennes crédibles.
Sans cette deuxième condition, le protectionnisme pourrait simplement produire des infrastructures moins nombreuses et plus coûteuses sans créer de véritable autonomie.
La souveraineté ne se mesure pas au drapeau sur le bâtiment
L’Europe n’a probablement pas intérêt à exploiter elle-même chaque centre de données construit sur son territoire.
Mais elle aurait tout autant tort de considérer qu’un serveur installé en Europe est automatiquement européen.
La véritable souveraineté se trouve dans la capacité à choisir.
Pouvoir changer de fournisseur. Pouvoir héberger les données les plus sensibles auprès d’une entreprise soumise au droit européen. Pouvoir réserver certaines capacités de calcul à des acteurs stratégiques. Et surtout disposer d’entreprises européennes suffisamment puissantes pour qu’une alternative existe réellement.
Dans cette perspective, l’électricité française et européenne représente bien davantage qu’un avantage compétitif destiné à attirer des investisseurs.
Elle peut devenir un instrument de politique industrielle.
L’enjeu n’est donc pas de demander aux acteurs étrangers de quitter l’Europe, mais de déterminer les conditions auxquelles ils peuvent accéder à une ressource stratégique tout en garantissant que le continent conserve une partie suffisante de la valeur, du contrôle et des capacités de calcul.
Car dans l’économie de l’intelligence artificielle, produire l’électricité sans contrôler une partie des machines qu’elle alimente pourrait devenir une nouvelle forme de dépendance.
Sources :
RTE, Bilan électrique 2025 et Bilan prévisionnel 2025-2035 : consommation électrique et développement des centres de données.
Commission européenne, proposition de Cloud and AI Development Act, juin 2026.
Parlement européen, travaux sur la souveraineté technologique et les dépendances européennes dans le cloud, 2025.
CNIL, recommandations relatives au cloud, aux données sensibles et aux législations extraterritoriales.
Direction générale des Entreprises, données sur le développement des centres de données en France.
À RETENIR
Le débat en trois points
Installer un centre de données en Europe améliore la localisation des infrastructures, mais ne garantit pas leur souveraineté si leur contrôle reste étranger.
Fermer le marché aux investisseurs étrangers priverait toutefois l’Europe de capitaux et d’infrastructures dont elle a besoin pour développer rapidement l’IA.
L’enjeu est donc moins de nationaliser les centres de données que d’utiliser l’accès à notre électricité pour favoriser des infrastructures utiles, maîtrisées et accessibles aux acteurs européens
Sujets :
cloud européen
intelligence artificielle
souveraineté numérique
centres de données
électricité
L’AUTEUR
La rédaction du Ruisseau
La rédaction du Ruisseau analyse l’essor de l’intelligence artificielle générative et ses effets concrets sur le travail, les entreprises et la création.
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